02 juillet 2013

Jour de spectacle

Ils sont une trentaine derrière les coulisses. Des coulisses artisanaux, avec des rideaux un peu transparents qui font qu’on a laissé les lumières éteintes et qu’il règne, là-derrière, une demi-obscurité propice aux confusions de costumes. Ils sont vingt-neuf, précisément. Ils ont éparpillé au sol leurs textes sur lesquels se distinguent des mots passés au fluo, les mots qu’ils retiennent mal, ceux sur lesquels ils ont buté toute l’année. Des sacs d’où sortent des vêtements aux couleurs et aux formes improbables jonchent le sol. Chacun se bat pour garder son petit coin bien à lui, un endroit où il sera sûr de retrouver, tout à l’heure, dans l’urgence, son stéthoscope rouge ou son épée argentée. Mais les petits coins des uns empiètent sur ceux des autres et, du haut des escaliers qui mènent à la scène, je regarde, un peu décontenancée, cette tentative chaotique de rangement. Je ne sais plus si je dois trembler ou hausser les épaules et ne pas trop regarder. Mais ils sont tellement beaux, ces vingt-neuf-là, que je ne peux me détourner d’eux. Ils sont en costume de vacanciers, de serveurs, de comtesses, de mousquetaires… Ils transforment ces vêtements récupérés à droite à gauche, qui ne prennent du sens que sur leurs épaules. Qui aurait cru que ce pantacourt et ce chemisier, avec ces collants blancs, ferait un tel costume pour Géronte ? Ce pantalon rouge, avec ces grandes bottes, qui aurait pensé qu’il habillerait aussi bien Scapin ? Ils ont les yeux rêveurs, ils regardent un point mystérieux dans un coin de la salle et leurs lèvres bougent à peine. Elles se tiennent les mains, comme deux petites filles jouant à la ronde, et, le visage grave, elles se donnent l’une à l’autre le courage qu’il leur manque. Ils ne tiennent pas en place, ils tournent et retournent leurs feuille photocopiée, ils viennent regarder dix fois l’ordre de passage, me demandent sans cesse si les autres arrivent et je suis obligée de froncer les sourcils pour qu’ils se taisent et ne renversent pas tout. Elles sont assises, immobiles, livides, tellement fragiles que je ne sais pas si elles trouveront tout à l’heure le courage de monter sur scène. Ils se dissimulent derrière le rideau et cherchent une position  qui leur permettra de regarder le public sans être vus. Transfigurées par le costume, de grands chapeaux à plume vissés sur la tête, le fleuret à la main, elles arpentent les coulisses, enjambent les tas de vêtements et semblent soudain si sûres d’elles.

Enfin, c’est le moment. Un brouhaha soudain nous fait comprendre que le public arrive. Dans les coulisses, on se masse derrière les rideaux pour voir ce à quoi il faudra se confronter, tout à l’heure, ces spectateurs qu’il faudra impressionner, devant lesquels il ne faudra pas trembler. Les regards s’illuminent, pétillent d’impatience. Le silence revenu, je prends un bâton qui sera tout à l’heure la canne de Ledadu et je frappe les trois coups, sur le plancher de la scène, derrière les paravents. Silence. Regards échangés. Nos cœurs battent à l’unisson, très très vite. Un frisson parcourt nos dos et nos épaules. Un grand vide se creuse dans nos ventres. C’est parti. Assise derrière la scène, les textes posés sur mes genoux, j’écoute. De toutes mes oreilles, de tout mon cœur, de tout mon corps tendu vers cette scène que je ne vois pas mais où je devine chaque mouvement. Leurs voix, soudain plus fermes, résonnent dans le silence de la salle. Leurs pas frappent le plancher de la scène. Ils viennent offrir, aux deux cent spectateurs assis devant eux, le travail de toute l’année. Ils offrent les heures de répétition, les heures d’impatience, de joie ou d’ennui, les heures d’apprentissage, dans le silence de leur chambre. Ils offrent ces textes qui sont devenus leurs, au fil des semaines. Ils ouvrent la porte d’une bibliothèque vivante et imaginaire où Molière s’assoit prés d’Anouilh, où Pierre Palmade revisité prend un verre avec Marcel Pagnol. Ils font descendre Cyrano de ses hauteurs pour l’amener tout prés des collégiens. Ces phrases ciselées, au début opaques et ténébreuses, ils les font maintenant sonner dans la salle des fêtes et Les Femmes savantes sont enfin à la portée de tous. Il y a encore quelques semaines, on ne savait pas trop ce qu’avait le nez de Cyrano, mais aujourd’hui tout est clair. Il y a encore quelques heures, on ne savait pas vraiment à quoi ressemblerait Trissotin, mais tout de suite, c’est évident. Ces gestes encore flous dans les coulisses, sous la lumière crue des projecteurs, ne font plus l’ombre d’un doute. La bourse que Géronte ne veut pas donner virevolte avec désinvolture sous le nez de Scapin, les lettres du jeu de Scrabble dansent et cliquètent sur la table, le plateau de Lépine s’envole et vient s’écraser au sol sous le nez du petit serviteur affalé entre les fauteuils. Le caducée de Mercure tourne autour de la toge flamboyante de Jupiter et essaie de la rendre un peu plus discrète. Tout est là. Ils sont parfaits. Qu’importe, qu’Armande et Bélise intervertissent leurs places au dernier moment. Qu’importe que Panisse se prenne les pieds dans ses répliques, que les joueurs de scrabble tournent  à contresens, que le vicomte s’emmêle et vole à Cyrano ses derniers mots. Ils sont parfaits. Je voudrais que le temps se suspende, je voudrais gouter chaque seconde de ces moments qui s’envolent si vite. Pourtant, il faut courir entre les scènes, changer les décors, ajuster les costumes, installer les micros, ne pas oublier le bruit du coup de revolver.

Et puis c’est terminé. Ils se massent sur scène pour venir saluer. La salle applaudit, des cris fusent. Le public se lève et sort. Une drôle d’ambiance règne dans les coulisses, au milieu d’un amoncèlement de vêtements, de verres en plastique, de chapeaux… Ils ont joué, ils sont un peu grisés par la scène et par les applaudissements. Un peu nostalgiques, parce que c’est fini, que le spectacle est derrière eux. Ils ont les yeux plein d’étoiles et leurs lèvres brûlent de tout ce qu’ils voudraient raconter. Ce soir, moi aussi, je voudrais raconter ce spectacle, partager cette impatience de les voir sur scène, cette fierté, quand ils ont joué, cette tristesse, quand ils sont descendus de scène. Je voudrais partager, mais je ne trouverai pas les mots. C’est avec eux que je pourrais partager, par un simple regard, par un souvenir dérisoire qui n’aura du sens qu’avec eux : « Tu te souviens, comme tu es tombé ? », « Et la bourse de Géronte qui s’est déchirée sur scène ! », « Et cette tunique, qu’on ne trouvait plus ! », « Ah oui, et les fleurets aussi, heureusement qu’on avait de quoi les recoller ! ».

L’année prochaine, quand on se retrouvera en septembre pour partir vers une nouvelle année, un nouveau spectacle, on racontera un peu, on regardera les photos, on fera envie aux nouveaux. Alors seulement, ce petit pincement au cœur s’apaisera !

Posté par Flo-Bleu à 21:35 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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