30 juin 2012

 

C’est une maison vide, et si pleine de souvenirs... Vide et sans vie, immobile, avec ses rosiers pourtant éclatants derrière le portail, avec son jardin aux herbes folles et sa balançoire un peu défraichie...

Dans la serrure, même la clé qui tourne semble être assourdie. Puis la porte s’ouvre, et s’échappe du couloir un parfum indéfinissable où se mêlent le linge propre plié dans les armoires, le savon au bord de l’évier, les livres dans les étagères, les vieux papiers rangés en pile sur les bureaux et sur un coin de table, dans la salle à manger...

A pas feutrés, j’avance vers la cuisine, l’oreille tendue, j’écoute le silence lourd de ces deux voix qui se sont tues, et que parfois je crois encore entendre. Tout est figé, et tout vibre de souvenirs. Sur un coin de la table en formica jaune, sommeille le grille-pain. Depuis longtemps, les miettes du dernier gouter pris ici ont été éparpillées dehors, depuis longtemps, l’odeur du beurre salé fondu sur le pain encore chaud a disparu, et pourtant, c’est ce goût-là que j’ai dans la bouche quand mon regard se pose sur ce coin de cuisine. Je ne sais plus si, à côté de l’évier, sous la fenêtre, la vieille cafetière à piston est encore là. Je ne buvais pas encore de café, je n’ai jamais beaucoup aimé d’ailleurs, mais cette cafetière mystérieuse m’émerveillait, j’aurais voulu en boire juste pour voir descendre ce drôle de disque sous lequel s’affolait le café moulu. Sur le gaz, à côté de la porte à soufflets, souvent, la lourde cocotte en fonte laissait échapper ses arômes, et moi qui aime si peu la viande, je laissais s’affoler mes papilles en passant devant. C’est ici aussi qu’avant la soupe du soir, je venais grignoter un minuscule morceau de cube qui parfumerait le bouillon, et un petit bout de carotte crue...

En face de la cuisine, une porte fermée cache une chambre qui avait pour moi des airs de jardins interdits. Sur le lit, c’est toujours le même couvre-lit que celui sur lequel je venais m’asseoir, près du chevet, et tournée vers la fenêtre, je regardais les 33 tours dans le porte-disque et les chanteurs dont je voyais le visage me paraissaient des êtres fascinants, et je feuilletais les livres, les bandes dessinées, une, surtout, qui n’était pas de mon âge et pour laquelle je me cachais un peu, une que je lisais avec avidité et sans vraiment comprendre ce qu’il y avait de drôle, une qui m’a fait découvrir Claire Bretecher et qui fait que j’ai toujours ce petit pincement au cœur quand je reconnais son trait de crayon quelque part. Quand j’entendais des pas dans le couloir, je fermais précipitamment le livre et je me tournais vers la vitrine, au-dessus du lit, où dansaient des poupées aux costumes exotiques. Il y avait aussi un drôle de chien en peluche, vers la deuxième porte de cette chambre, celle qu’on n’utilisait jamais. Au-dessus du bureau, une photo un peu floue, trop agrandie, me montre assise à côté de ma mère, je souris et je laisse voir un énorme trou que mes dents « de grande » ne sont pas encore venues combler. J’ai les cheveux très courts, je me tiens mal et je déteste mon air un peu bête. Je crois que ma mère est habillée en noir, je ne sais plus...

Dans le grand couloir, le meuble à chaussures lui-même me murmure à l’oreille des moments passés... Il y a un gros cendrier, peut-être en pierre volcanique, avec des inclusions de grosses perles de verre que je caressais du doigt, quand j’étais au téléphone ou que j’avais l’oreille collée à l’écouteur, il y a très très longtemps ! Si je tire l’un des deux lourds tiroirs, une odeur de papier, de stylos et de rouleaux de scotch s’en échappe. C’est dans ce tiroir que se trouvait la réserve de papiers brouillons et de cartons, dans laquelle je puisais avec allégresse pour faire des démonstrations de pliage ou des dessins de toute sorte. C’est ce tiroir qu’une veille de Noël, j’ai échappé sur mon pied, et je repense à ma tristesse de ne pouvoir me précipiter vers les cadeaux le lendemain.

En face du meuble à chaussures, la salle de bain, toute en bleu, a des airs un peu vieillots. Le lavabo est tout petit, la chasse d’eau est accrochée au dessus des toilettes et il faut véritablement tirer la chasse, avec une petite chainette, sur laquelle une étiquette à l’écriture impeccable prévient les imprudents d’une éventuelle chute. Les produits de beauté sont toujours là, sur la petite étagère d’angle, attendant qu’on vienne choisir un parfum de fleurs ou de fruits, et derrière la porte, comme si une main venait de l’accrocher ce matin, une chemise de nuit dans laquelle j’enfouissais mon visage pour retrouver le parfum perdu, quand je venais ici... Face au lavabo, la caisse à linge sale. Quel âge avais-je, quand, assise dessus, les pieds touchant à peine le sol, je laissais ma grand-mère m’emmitoufler dans l’immense serviette de bain, puis me frictionner pour me sécher ? La serviette sentait bon, les mains de ma grand-mère étaient douces et sûres, j’étais protégée, rassurée, et je faisais des sourires au miroir, en face de moi.

Au fond du couloir, à gauche, la porte à peine entrouverte, c’est la chambre de ma mère. C’est la chambre où je dormais aussi, quand je venais, avec son couvre-lit vert, son étrange papier peint où je devinais des figurines altières de chien tenu en laisse, son bureau encombré de papiers, de journaux et de courriers, un petit lit où j’ai dormi, toute petite, une étagère remplie de livres derrière la porte, l’armoire qui cachait mes trésors, jouets ayant appartenus à ma mère et à ma tante et que j’adorais, parce que leurs mains les avaient manipulés aussi, parce qu’ils avaient une histoire et que j’écrivais la suite de cette histoire... Le grand lit est le premier grand lit où j’ai dormi, et j’étais fière de ne l’avoir rien qu’à moi, quand je venais dormir ici. Capitaine d’un immense navire, je partais à l’assaut des rêves, bercée par les mots doux que ma grand-mère m’avaient chuchoté en venant me souhaiter bonne nuit. J’étais sa « caille », sa « tourterelle », son « sucre d’orge »...  Les grands volets étaient fermés, j’entendais le lointain murmure de la télé dans la salle à manger, je m’allongeais tout en travers du lit sans que mes pieds n’en sortent, et je m’endormais rassurée. Parfois, j’entendais mon grand-père ou ma grand-mère venir se coucher, ils chuchotaient pour ne pas me réveiller, ils dormaient dans la pièce juste à côté.

La chambre des grands-parents... Je n’y suis jamais retournée, depuis. La porte en est fermée et je n’ai jamais osé l’ouvrir. Elle est comme le cœur de cette maison qui a cessé de battre. Il me semble qu’en poussant la porte, quelque chose s’échapperait, le parfum si particulier de cette maison, et qu’un chagrin terrible s’abattrait sur mes épaules.

Il faut revenir sur mes pas, passer devant le porte-manteau chargé de vestes, pour entrer dans la salle de séjour. Les volets, ici comme ailleurs, sont fermés, on ne voit plus le jardin par la porte-fenêtre, ni le mur qui protège les escaliers de la cave, ni la grosse pierre blanche qu’on regardait pour savoir s’il pleuvait. La grande table et sa toile cirée apparaissent dans mon souvenir, suivant les époques, chargées de livres, d’assiettes ou d’enveloppes et de photos. La grande table, c’est là que j’étalais mes livres et mes cahiers, faisant fièrement mes devoirs. C’est là où j’installais la petite Poste en carton et où j’attendais les clients fantaisistes que jouait ma grand-mère en contrefaisant sa voix. C’est là où je dessinais de fantastiques ménageries de carton et de papier, là où je construisais d’étranges maisons en lego... C’est assise là que je voyageais le long des fleuves africains au son de la voix de mon grand-père, c’est là que je découvrais des timbres qui avaient fait le tour du monde et des pièces de monnaie frappées de visages antiques. Derrière moi, sur le fauteuil à côté du canapé, un livre à portée de main, ma grand-mère s’amusait, commentait, jouait les mauvais élèves. Aujourd’hui, le grand canapé ne semble plus attendre personne. A côté du radiateur, le fauteuil, le coussin de ma grand-mère me serrent le cœur, et une petite figurine montre des lapins vêtus en gentilhomme et trichant aux cartes, qui n’amusent plus personne.

Le jardin est envahi d’herbes folles, la peinture sur la balançoire s’écaille, le banc, prés du lilas, derrière la maison, est convoité par la mousse. Les rosiers fleurissent puis fanent sans que personne ne profite de leur parfum. Maison, maison, pourtant il me semble que résonnent encore entre tes murs tant de rires, de murmures et de paroles...

 

Posté par Flo-Bleu à 11:25 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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