J'ai dansé sur les flots

02 juillet 2013

Jour de spectacle

Ils sont une trentaine derrière les coulisses. Des coulisses artisanaux, avec des rideaux un peu transparents qui font qu’on a laissé les lumières éteintes et qu’il règne, là-derrière, une demi-obscurité propice aux confusions de costumes. Ils sont vingt-neuf, précisément. Ils ont éparpillé au sol leurs textes sur lesquels se distinguent des mots passés au fluo, les mots qu’ils retiennent mal, ceux sur lesquels ils ont buté toute l’année. Des sacs d’où sortent des vêtements aux couleurs et aux formes improbables jonchent le sol. Chacun se bat pour garder son petit coin bien à lui, un endroit où il sera sûr de retrouver, tout à l’heure, dans l’urgence, son stéthoscope rouge ou son épée argentée. Mais les petits coins des uns empiètent sur ceux des autres et, du haut des escaliers qui mènent à la scène, je regarde, un peu décontenancée, cette tentative chaotique de rangement. Je ne sais plus si je dois trembler ou hausser les épaules et ne pas trop regarder. Mais ils sont tellement beaux, ces vingt-neuf-là, que je ne peux me détourner d’eux. Ils sont en costume de vacanciers, de serveurs, de comtesses, de mousquetaires… Ils transforment ces vêtements récupérés à droite à gauche, qui ne prennent du sens que sur leurs épaules. Qui aurait cru que ce pantacourt et ce chemisier, avec ces collants blancs, ferait un tel costume pour Géronte ? Ce pantalon rouge, avec ces grandes bottes, qui aurait pensé qu’il habillerait aussi bien Scapin ? Ils ont les yeux rêveurs, ils regardent un point mystérieux dans un coin de la salle et leurs lèvres bougent à peine. Elles se tiennent les mains, comme deux petites filles jouant à la ronde, et, le visage grave, elles se donnent l’une à l’autre le courage qu’il leur manque. Ils ne tiennent pas en place, ils tournent et retournent leurs feuille photocopiée, ils viennent regarder dix fois l’ordre de passage, me demandent sans cesse si les autres arrivent et je suis obligée de froncer les sourcils pour qu’ils se taisent et ne renversent pas tout. Elles sont assises, immobiles, livides, tellement fragiles que je ne sais pas si elles trouveront tout à l’heure le courage de monter sur scène. Ils se dissimulent derrière le rideau et cherchent une position  qui leur permettra de regarder le public sans être vus. Transfigurées par le costume, de grands chapeaux à plume vissés sur la tête, le fleuret à la main, elles arpentent les coulisses, enjambent les tas de vêtements et semblent soudain si sûres d’elles.

Enfin, c’est le moment. Un brouhaha soudain nous fait comprendre que le public arrive. Dans les coulisses, on se masse derrière les rideaux pour voir ce à quoi il faudra se confronter, tout à l’heure, ces spectateurs qu’il faudra impressionner, devant lesquels il ne faudra pas trembler. Les regards s’illuminent, pétillent d’impatience. Le silence revenu, je prends un bâton qui sera tout à l’heure la canne de Ledadu et je frappe les trois coups, sur le plancher de la scène, derrière les paravents. Silence. Regards échangés. Nos cœurs battent à l’unisson, très très vite. Un frisson parcourt nos dos et nos épaules. Un grand vide se creuse dans nos ventres. C’est parti. Assise derrière la scène, les textes posés sur mes genoux, j’écoute. De toutes mes oreilles, de tout mon cœur, de tout mon corps tendu vers cette scène que je ne vois pas mais où je devine chaque mouvement. Leurs voix, soudain plus fermes, résonnent dans le silence de la salle. Leurs pas frappent le plancher de la scène. Ils viennent offrir, aux deux cent spectateurs assis devant eux, le travail de toute l’année. Ils offrent les heures de répétition, les heures d’impatience, de joie ou d’ennui, les heures d’apprentissage, dans le silence de leur chambre. Ils offrent ces textes qui sont devenus leurs, au fil des semaines. Ils ouvrent la porte d’une bibliothèque vivante et imaginaire où Molière s’assoit prés d’Anouilh, où Pierre Palmade revisité prend un verre avec Marcel Pagnol. Ils font descendre Cyrano de ses hauteurs pour l’amener tout prés des collégiens. Ces phrases ciselées, au début opaques et ténébreuses, ils les font maintenant sonner dans la salle des fêtes et Les Femmes savantes sont enfin à la portée de tous. Il y a encore quelques semaines, on ne savait pas trop ce qu’avait le nez de Cyrano, mais aujourd’hui tout est clair. Il y a encore quelques heures, on ne savait pas vraiment à quoi ressemblerait Trissotin, mais tout de suite, c’est évident. Ces gestes encore flous dans les coulisses, sous la lumière crue des projecteurs, ne font plus l’ombre d’un doute. La bourse que Géronte ne veut pas donner virevolte avec désinvolture sous le nez de Scapin, les lettres du jeu de Scrabble dansent et cliquètent sur la table, le plateau de Lépine s’envole et vient s’écraser au sol sous le nez du petit serviteur affalé entre les fauteuils. Le caducée de Mercure tourne autour de la toge flamboyante de Jupiter et essaie de la rendre un peu plus discrète. Tout est là. Ils sont parfaits. Qu’importe, qu’Armande et Bélise intervertissent leurs places au dernier moment. Qu’importe que Panisse se prenne les pieds dans ses répliques, que les joueurs de scrabble tournent  à contresens, que le vicomte s’emmêle et vole à Cyrano ses derniers mots. Ils sont parfaits. Je voudrais que le temps se suspende, je voudrais gouter chaque seconde de ces moments qui s’envolent si vite. Pourtant, il faut courir entre les scènes, changer les décors, ajuster les costumes, installer les micros, ne pas oublier le bruit du coup de revolver.

Et puis c’est terminé. Ils se massent sur scène pour venir saluer. La salle applaudit, des cris fusent. Le public se lève et sort. Une drôle d’ambiance règne dans les coulisses, au milieu d’un amoncèlement de vêtements, de verres en plastique, de chapeaux… Ils ont joué, ils sont un peu grisés par la scène et par les applaudissements. Un peu nostalgiques, parce que c’est fini, que le spectacle est derrière eux. Ils ont les yeux plein d’étoiles et leurs lèvres brûlent de tout ce qu’ils voudraient raconter. Ce soir, moi aussi, je voudrais raconter ce spectacle, partager cette impatience de les voir sur scène, cette fierté, quand ils ont joué, cette tristesse, quand ils sont descendus de scène. Je voudrais partager, mais je ne trouverai pas les mots. C’est avec eux que je pourrais partager, par un simple regard, par un souvenir dérisoire qui n’aura du sens qu’avec eux : « Tu te souviens, comme tu es tombé ? », « Et la bourse de Géronte qui s’est déchirée sur scène ! », « Et cette tunique, qu’on ne trouvait plus ! », « Ah oui, et les fleurets aussi, heureusement qu’on avait de quoi les recoller ! ».

L’année prochaine, quand on se retrouvera en septembre pour partir vers une nouvelle année, un nouveau spectacle, on racontera un peu, on regardera les photos, on fera envie aux nouveaux. Alors seulement, ce petit pincement au cœur s’apaisera !

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24 février 2013

Si fragile

Posée contre mon cœur, sa main entrouverte bouge à peine au rythme de ma respiration. Ses doigts fins, terminés par de petits ongles perlés, parfois se serrent contre ma peau. Son poignet menu, son petit bras caché sous son pyjama, reposent sur moi et j’en perçois à peine à le poids. Sa respiration régulière m’effleure, son visage est tout prés de moi, quelques mèches légères de ses cheveux chatouillent mon bras. La nuit se referme sur nous.  J’ai passé une de mes mains autour de ses jambes, repliées contre ma paume. Si chaud contre moi, si doux…

Blotti au fond du canapé, sa couverture préférée remontée sur ses jambes avec des gestes maladroits, il observe les images sur l’écran de mon téléphone, son doigt pointé vers les personnages qui dansent. Assise à côté de lui, je le regarde et je me tais, ses yeux brillent et mon cœur se serre, d’amour et de tendresse. Je ne pensais pas qu’aimer pouvait rendre si triste parfois, si vulnérable. Il est là, innocent, oublieux du monde autour, ses pieds remuent sous la couverture et parfois un bout de chaussette en dépasse, il rit alors et le cache à nouveau. Si calme, si paisible…

Emmitouflé dans son duffle-coat minuscule, son bonnet bleu marine enfoncé sur la tête, laissant s’échapper quelques mèches claires, il avance à petits pas rapides dans le chemin. Ses mains sortent à peine des manches trop grandes de la veste, ses chaussures bleues hésitent parfois devant un talus, une flaque. Il s’accroupit de temps en temps, cueille quelques cailloux, ramasse une poignée de sable, déniche un trésor inespéré et me tend un petit brin d’herbes. Je prends sa main dans la mienne, je vérifie qu’il n’a pas froid, je l’entraine un peu plus loin, je lui promets de nouveaux trésors et il me suit. SI curieux, si confiant…

Dans sa chaude combinaison de ski, il marche dans la neige qui s’enfonce à peine sous ses pas. Ses petites bottes sont immergées sous les dix petits centimètres tombés depuis hier. Il laisse derrière lui une trace légère et hésitante, tantôt tournant vers un petit mur recouvert de neige, tantôt revenant de l’autre côté du chemin, vers les branches enchevêtrées. Ses gants sans doigt attrapent avec maladresse des poignées de flocons et il les jette vers le ciel. Il veut aller trop vite et tombe à la renverse, remue ses pieds et laisse une toute petite empreinte au sol. Si léger, si tranquille…

Occupé avec un livre et quelques voitures dans la maison, il va et vient, parfois il s’arrête et vient m’apporter un bonhomme qui ne peut pas rentrer dans sa voiture, parfois il se retourne vers moi et me montre en se plaignant un livre inaccessible. Je suis là, tout prés, un livre entre les mains moi aussi, installée sur le canapé, je lui parle, un peu distraite. Alors il pose ses jeux et marche jusqu’à moi, il grimpe sur les coussins et s’assoit sur mes genoux, il ouvre mon gilet et soulève mon tee-shirt. Tout doucement, sans bruit, sa tête posée contre ma peau, il vient chercher quelques gorgées d’amour. Si tendre, si doux…

Mon si merveilleux trésor…  Pour parler de lui je sens bien que mes mots sont ceux de n’importe qui. Je sens bien qu’entre mes lignes rien d’original ne permettrait ne le reconnaître, lui plus qu’un autre. Pourtant ce sont bien ces gestes-là, ces regards-là qui le font si unique à mes yeux… Ces gestes-là qui le font si précieux, et me font si tremblante… Parfois je regarde le ciel et je le sonde, moi qui doute tant de lui… N’est-ce pas un trop merveilleux cadeau qu’il m’a envoyé là ? Va-t-il bien nous laisser, devant nous, ce long chemin d’amour qu’il semble nous promettre ? Et je me sens alors si fragile, si fragile…

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09 février 2013

Courrier du soir

Dans une pochette transparente, une photocopie parfaite de ses états de service. Une feuille couverte d’écritures, minuscules, penchées élégamment vers la droite, une écriture d’autrefois, une écriture administrative qui ne laisse rien au hasard, rien à la page blanche. Chaque millimètre de cette feuille est utilisé, on a enchainé les phrases sans aller à la ligne, sans faire de paragraphe, sans rien perdre de ce précieux papier. Pas même des phrases, la plupart du temps. Des dates, des abréviations, pas de sujet, des noms de lieux qui se succèdent. A travers ces lignes minuscules, mon regard se perd, s’accroche ici ou là à un nom connu, Nancy, Dakar, Bamako, Toulouse. Des noms qui dessinent pour moi l’étrange géographie du souvenir. A petits pas, je l’apprivoise. Je jette des ponts entre moi et le passé, entre ici et là-bas, entre aujourd’hui et hier. Je guette, entre les lignes, les traits d’un visage qui peu à peu se dessine, les contours ne sont pas encore très précis. Je me souviens de vieilles photographies, de cette haute et fière silhouette qui m’a toujours fait penser à Albert Camus, sans pourtant pouvoir dire qu’il y a une vraie ressemblance. Cette haute silhouette, vêtue d’un manteau comme on en portait dans les années 50, inclinée légèrement pour enlacer une jeune femme brune au sourire mélancolique. Peut-être est-ce moi, d’ailleurs, qui trouve que ce sourire est mélancolique. Moi, aujourd’hui, qui connais l’histoire, et qui imagine qu’il y a un peu de mélancolie, alors que non, peut-être n’est-ce que de la joie, la joie grave qu’on éprouve quand on sait que cet homme qui nous tient par le bras, on l’aimera jusqu’au bout, jusqu’à la nuit profonde et infinie de la mort. Je me souviens de ces photos d’identité, ce visage aux traits fins, aux pommettes hautes, au regard droit et sûr. Et cette autre photographie, dans la cour d’une école militaire, montrant quatre jeunes hommes en tenue sombre, groupés, amusés sans doute par cette idée de prendre en photo leurs enfantillages, amusés que cette fin d’après-midi reste là, immortalisée sur le papier brillant, entre deux éclats de rire, deux mondes à construire… Quatre jeunes hommes suspendus à un fil, à cet âge hésitant qui laisse encore quelques traits de l’enfance, et qui déjà dessine un visage d’homme…  La guerre n’était pas loin alors, savaient-ils qu’ils auraient un rôle à jouer ? Pressentaient-ils qu’il faudrait être fort et dur, qu’il faudrait croire en l’impossible et n’avoir peur de rien ? Pressentait-il tout le chemin qu’il lui faudrait faire, ces frontières à traverser, cette mer à survoler, ce pays sauvage à parcourir ? Imaginait-il que les douleurs les plus aigües, peut-être, ne viendraient pas du monde hurlant sa colère, mais de ses ténébreux espaces intimes ?

J’aurais aimé le connaître alors… A quoi rêvait-il ? Vers où ses yeux se tournaient-ils ? Dans le regard du vieil homme que j’ai connu, restait-il encore quelque chose de ce jeune homme aventureux ? Se souvenait-il comme son cœur battait vite, alors ? Quelquefois, assise en face de lui, buvant à petites gorgées un éternel Orangina qui gardera définitivement pour moi le goût de ces moments-là, je l’écoutais me raconter l’Afrique, son Afrique, son épopée à lui, des histoires de fleuve sombre, d’attente fiévreuse, de fournaises inquiétantes. Aujourd’hui, je voudrais me souvenir précisément de ses mots, de ses aventures, je voudrais être celle qui, de l’avoir tant écouté, pourrait le raconter, l’écrire. Je fouille ma mémoire, je retrouve le goût de l’Orangina, le parfum de la salle à manger, la lumière du soir qui tombe derrière la grande fenêtre. Je retrouve des bribes d’histoires, des collections de timbres et des pièces anciennes. Mais ses mots, ses détours sur le globe terrestre, se trouvent entremêlés à d’autres mots, d’autres histoires, sans que je puisse distinguer ces voix enlacées. Des romans de Saint-Exupéry, Romain Gary, un roman aussi de Maxence Fermine. Des voix qui dessinent les contours de mes mondes imaginaires, des voix vibrantes et nostalgiques, des voix qui se déroulent, chatoyantes et lumineuses, comme les soies les plus douces, comme les fleuves les plus sinueux. Et si c’était cela que je venais chercher, dans mes rares visites, assise face à lui, tandis que son regard lourd se perdait dans un lointain passé où tout était encore à espérer ? Et si c’était cela, finalement, qu’il m’avait transmis ?

Qu’ai-je connu de lui ? Que m’a-t-il laissé voir ? Qu’a-t-il connu de moi ? La petite fille, oui, sans doute, l’enfant qui jouait sur la table de la salle à manger, qui n’aimait pas les informations à la télé, qui semait un peu le désordre et qui aimait les histoires ? Mais la jeune femme, l’adulte ? Qu’en a-t-il connu ? Que lui ai-je laissé voir ? A-t-il su comme j’aimais voguer vers son Afrique, au son de sa voix ? A-t-il su comme j’aimais ses histoires, comme j’aimais son histoire, comme j’essayais souvent de le mener vers ses continents inexplorés, maladroite et hésitante, sur la pointe des mots, comme j’aurais marché sur la pointe des pieds, sans faire de bruit ? Qu’ai-je su de ce que je pouvais être pour lui ? Qu’a-t-il voulu me laisser comprendre, que je n’ai pas compris ? A-t-il parfois laissé la porte ouverte, sans que je le voie, sans que je me faufile prés de lui ? Se peut-il qu’il ait espéré, attendu, souhaité de moi un geste, une parole ? Qu’ai-je craint auprès de lui ?

Assise face à lui, il me semblait que sur mes épaules, pesait ce poids insurmontable de là d’où je venais. Jamais je n’ai pu tenir éloignée, devant lui, cette présence pesante et désordonnée de ma mère. Jamais je n’ai pu être moi-même face à lui, moi-même sans penser à ma mère, à sa fille, à ce lien douloureux et gênant qui créait entre nous un espace sombre et silencieux. Jamais je ne me suis sentie regardée pour moi, jamais il ne m’a semblé que c’est ma voix qu’il écoutait. Je me sentais la messagère qui apportait avec elle le poids de son sang, celle dans la voix de laquelle parlait une autre voix, amère et dure, douloureuse et injuste, celle dont les yeux laissaient voir un autre regard, orageux et chaotique, perdu et désespéré. Je n’ai jamais cessé, face à lui, d’être la fille de ma mère, la fille de la Scandaleuse, de la Tumultueuse, cette fille incompréhensible et éternellement incomprise. Toujours, je souhaitais la tenir à l’écart, je me promettais, en poussant le portail noir, en descendant l’allée, de ne pas en parler, de ne pas même penser à elle, pour qu’elle nous laisse un peu entre nous. Toujours, pourtant, elle était là. Toujours pesait ce poids… Si lourdement que mes visites se faisaient plus espacées, plus distantes, si lourdement que je me faisais toujours plus fuyante et énigmatique, si lourdement que je ne savais que raconter de moi, taisant les mille petites choses de ma vie qui m’auraient donné face à lui un peu plus d’épaisseur, qui auraient fait sans doute que je devienne un peu plus moi-même, un peu moins elle…

Face à lui me revenaient ses mots à elle, ses histoires douloureuses remontant de l’enfance, ses fantômes, ses espoirs déçus, ses illusions… Ses mots à elle me peignaient un homme que je craignais un peu, que je ne reconnaissais pas vraiment mais qui toujours s’interposait entre lui et moi. Ce père qu’elle m’avait décrit, au cœur de ses cauchemars, n’a jamais vraiment disparu devant l’homme que j’avais devant moi.

Aujourd’hui, c’est l’homme des photos que je voudrais avoir rencontré, le jeune homme mince et fier dans la cour d’une école militaire, le jeune homme voguant vers une Afrique sauvage et indomptée, le jeune homme adossé à un avion dont le nom m’échappe,  l’homme sûr de lui tenant ma grand-mère par la taille… …  Aujourd’hui, c’est cet homme-là que je me plais à imaginer, cherchant dans son regard quels rêves l’habitaient alors. C’est l’homme ouvrant pour moi sa bibliothèque intérieure dont je me souviens, me lisant quelques vers d’une fable de La Fontaine, retrouvant un vieux manuel de littérature, me confiant un recueil de Victor Hugo entre les pages duquel une photo est glissée, me laissant emporter avec moi quelques pans de souvenirs…

 

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30 juin 2012

 

C’est une maison vide, et si pleine de souvenirs... Vide et sans vie, immobile, avec ses rosiers pourtant éclatants derrière le portail, avec son jardin aux herbes folles et sa balançoire un peu défraichie...

Dans la serrure, même la clé qui tourne semble être assourdie. Puis la porte s’ouvre, et s’échappe du couloir un parfum indéfinissable où se mêlent le linge propre plié dans les armoires, le savon au bord de l’évier, les livres dans les étagères, les vieux papiers rangés en pile sur les bureaux et sur un coin de table, dans la salle à manger...

A pas feutrés, j’avance vers la cuisine, l’oreille tendue, j’écoute le silence lourd de ces deux voix qui se sont tues, et que parfois je crois encore entendre. Tout est figé, et tout vibre de souvenirs. Sur un coin de la table en formica jaune, sommeille le grille-pain. Depuis longtemps, les miettes du dernier gouter pris ici ont été éparpillées dehors, depuis longtemps, l’odeur du beurre salé fondu sur le pain encore chaud a disparu, et pourtant, c’est ce goût-là que j’ai dans la bouche quand mon regard se pose sur ce coin de cuisine. Je ne sais plus si, à côté de l’évier, sous la fenêtre, la vieille cafetière à piston est encore là. Je ne buvais pas encore de café, je n’ai jamais beaucoup aimé d’ailleurs, mais cette cafetière mystérieuse m’émerveillait, j’aurais voulu en boire juste pour voir descendre ce drôle de disque sous lequel s’affolait le café moulu. Sur le gaz, à côté de la porte à soufflets, souvent, la lourde cocotte en fonte laissait échapper ses arômes, et moi qui aime si peu la viande, je laissais s’affoler mes papilles en passant devant. C’est ici aussi qu’avant la soupe du soir, je venais grignoter un minuscule morceau de cube qui parfumerait le bouillon, et un petit bout de carotte crue...

En face de la cuisine, une porte fermée cache une chambre qui avait pour moi des airs de jardins interdits. Sur le lit, c’est toujours le même couvre-lit que celui sur lequel je venais m’asseoir, près du chevet, et tournée vers la fenêtre, je regardais les 33 tours dans le porte-disque et les chanteurs dont je voyais le visage me paraissaient des êtres fascinants, et je feuilletais les livres, les bandes dessinées, une, surtout, qui n’était pas de mon âge et pour laquelle je me cachais un peu, une que je lisais avec avidité et sans vraiment comprendre ce qu’il y avait de drôle, une qui m’a fait découvrir Claire Bretecher et qui fait que j’ai toujours ce petit pincement au cœur quand je reconnais son trait de crayon quelque part. Quand j’entendais des pas dans le couloir, je fermais précipitamment le livre et je me tournais vers la vitrine, au-dessus du lit, où dansaient des poupées aux costumes exotiques. Il y avait aussi un drôle de chien en peluche, vers la deuxième porte de cette chambre, celle qu’on n’utilisait jamais. Au-dessus du bureau, une photo un peu floue, trop agrandie, me montre assise à côté de ma mère, je souris et je laisse voir un énorme trou que mes dents « de grande » ne sont pas encore venues combler. J’ai les cheveux très courts, je me tiens mal et je déteste mon air un peu bête. Je crois que ma mère est habillée en noir, je ne sais plus...

Dans le grand couloir, le meuble à chaussures lui-même me murmure à l’oreille des moments passés... Il y a un gros cendrier, peut-être en pierre volcanique, avec des inclusions de grosses perles de verre que je caressais du doigt, quand j’étais au téléphone ou que j’avais l’oreille collée à l’écouteur, il y a très très longtemps ! Si je tire l’un des deux lourds tiroirs, une odeur de papier, de stylos et de rouleaux de scotch s’en échappe. C’est dans ce tiroir que se trouvait la réserve de papiers brouillons et de cartons, dans laquelle je puisais avec allégresse pour faire des démonstrations de pliage ou des dessins de toute sorte. C’est ce tiroir qu’une veille de Noël, j’ai échappé sur mon pied, et je repense à ma tristesse de ne pouvoir me précipiter vers les cadeaux le lendemain.

En face du meuble à chaussures, la salle de bain, toute en bleu, a des airs un peu vieillots. Le lavabo est tout petit, la chasse d’eau est accrochée au dessus des toilettes et il faut véritablement tirer la chasse, avec une petite chainette, sur laquelle une étiquette à l’écriture impeccable prévient les imprudents d’une éventuelle chute. Les produits de beauté sont toujours là, sur la petite étagère d’angle, attendant qu’on vienne choisir un parfum de fleurs ou de fruits, et derrière la porte, comme si une main venait de l’accrocher ce matin, une chemise de nuit dans laquelle j’enfouissais mon visage pour retrouver le parfum perdu, quand je venais ici... Face au lavabo, la caisse à linge sale. Quel âge avais-je, quand, assise dessus, les pieds touchant à peine le sol, je laissais ma grand-mère m’emmitoufler dans l’immense serviette de bain, puis me frictionner pour me sécher ? La serviette sentait bon, les mains de ma grand-mère étaient douces et sûres, j’étais protégée, rassurée, et je faisais des sourires au miroir, en face de moi.

Au fond du couloir, à gauche, la porte à peine entrouverte, c’est la chambre de ma mère. C’est la chambre où je dormais aussi, quand je venais, avec son couvre-lit vert, son étrange papier peint où je devinais des figurines altières de chien tenu en laisse, son bureau encombré de papiers, de journaux et de courriers, un petit lit où j’ai dormi, toute petite, une étagère remplie de livres derrière la porte, l’armoire qui cachait mes trésors, jouets ayant appartenus à ma mère et à ma tante et que j’adorais, parce que leurs mains les avaient manipulés aussi, parce qu’ils avaient une histoire et que j’écrivais la suite de cette histoire... Le grand lit est le premier grand lit où j’ai dormi, et j’étais fière de ne l’avoir rien qu’à moi, quand je venais dormir ici. Capitaine d’un immense navire, je partais à l’assaut des rêves, bercée par les mots doux que ma grand-mère m’avaient chuchoté en venant me souhaiter bonne nuit. J’étais sa « caille », sa « tourterelle », son « sucre d’orge »...  Les grands volets étaient fermés, j’entendais le lointain murmure de la télé dans la salle à manger, je m’allongeais tout en travers du lit sans que mes pieds n’en sortent, et je m’endormais rassurée. Parfois, j’entendais mon grand-père ou ma grand-mère venir se coucher, ils chuchotaient pour ne pas me réveiller, ils dormaient dans la pièce juste à côté.

La chambre des grands-parents... Je n’y suis jamais retournée, depuis. La porte en est fermée et je n’ai jamais osé l’ouvrir. Elle est comme le cœur de cette maison qui a cessé de battre. Il me semble qu’en poussant la porte, quelque chose s’échapperait, le parfum si particulier de cette maison, et qu’un chagrin terrible s’abattrait sur mes épaules.

Il faut revenir sur mes pas, passer devant le porte-manteau chargé de vestes, pour entrer dans la salle de séjour. Les volets, ici comme ailleurs, sont fermés, on ne voit plus le jardin par la porte-fenêtre, ni le mur qui protège les escaliers de la cave, ni la grosse pierre blanche qu’on regardait pour savoir s’il pleuvait. La grande table et sa toile cirée apparaissent dans mon souvenir, suivant les époques, chargées de livres, d’assiettes ou d’enveloppes et de photos. La grande table, c’est là que j’étalais mes livres et mes cahiers, faisant fièrement mes devoirs. C’est là où j’installais la petite Poste en carton et où j’attendais les clients fantaisistes que jouait ma grand-mère en contrefaisant sa voix. C’est là où je dessinais de fantastiques ménageries de carton et de papier, là où je construisais d’étranges maisons en lego... C’est assise là que je voyageais le long des fleuves africains au son de la voix de mon grand-père, c’est là que je découvrais des timbres qui avaient fait le tour du monde et des pièces de monnaie frappées de visages antiques. Derrière moi, sur le fauteuil à côté du canapé, un livre à portée de main, ma grand-mère s’amusait, commentait, jouait les mauvais élèves. Aujourd’hui, le grand canapé ne semble plus attendre personne. A côté du radiateur, le fauteuil, le coussin de ma grand-mère me serrent le cœur, et une petite figurine montre des lapins vêtus en gentilhomme et trichant aux cartes, qui n’amusent plus personne.

Le jardin est envahi d’herbes folles, la peinture sur la balançoire s’écaille, le banc, prés du lilas, derrière la maison, est convoité par la mousse. Les rosiers fleurissent puis fanent sans que personne ne profite de leur parfum. Maison, maison, pourtant il me semble que résonnent encore entre tes murs tant de rires, de murmures et de paroles...

 

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26 février 2012

Le grand saut

Demain, c’est le grand saut. Ce soir, c’est le grand blues.

Six mois, 18 jours et quelques heures, partagés nuit et jour avec un petit bout de nous, et voilà. Demain matin, réveil, nounou, doudou, cartable, rentrée des profs. Alors ce dimanche soir pas comme les autres, je veux me souvenir de tout et tout noter ici, ne rien oublier de toutes ces journées, de toutes ces heures qui se sont égrainées, une à une, petites pépites dans ma vie, petits grains de sable un à un écoulés dans une douceur inouïe, petites miettes de bonheur à jamais gravées dans mon cœur.

Six mois, 18 jours et quelques heures où ma vie a battu au rythme de son cœur, et c’est tout. Pas d’urgence, pas de copies, pas de réveil au milieu d’un câlin. Rien que nous. Rien que nos réveils tendresse jusqu’à plus soif, sa petite main égarée sur mon épaule ou sur ma joue, son tout petit visage éclairé par un sourire au moment où j’allumais la lampe de chevet. Rien que nous, sa bouche contre mon cœur, son petit corps endormi dans mes bras jusqu’à ce que, lui si léger, je finisse par le trouver lourd, jusqu’à avoir des fourmis dans la main et des crampes dans le bras. Rien que sa petite main cherchant à attraper ma chemise, ses petits doigts maladroits frottant ses yeux fatigués avant la sieste.

Six mois, 18 jours et quelques heures, à le regarder changer, à voir ses yeux s’ouvrir sur le monde, à sentir sa main cramponner mon doigt, puis, de plus en plus sûre, découvrir ma joue, mes cheveux, ou le toucher d’un pull en laine. A regarder son visage contre mon sein et à m’émerveiller de cette infinie douceur, de cet immense cadeau de la vie, à trembler de peur de le perdre et à remercier le ciel de m’avoir offert cette si douce responsabilité. A découvrir les goûts qui le font sourire et ceux qui lui font faire la grimace, à l’observer hésiter sur son tapis et finir sur le ventre, ses grands yeux tout étonnés de cette pirouette inattendue.

Six mois, 18 jours et quelques heures à faire connaissance avec lui, à apprendre son rythme, à comprendre ses regards, ses gestes maladroits, à découvrir cette esquisse de petit homme et à imaginer ce qu’il pourra être. A caresser ses cheveux minuscules en inscrivant chaque trait de son visage dans ma mémoire. A faire provision de tendresse, de douceur, de câlins... Je n’aurais jamais imaginé en avoir une faim à ce point inassouvie...

Demain, le monde ne s’arrête pas de tourner, non. Mais quand même. Sur ma petite planète, dans mon petit univers si doux, c’est un grand tremblement de terre.

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15 février 2012

Esprits chagrins

Chacun fait son cheval de bataille de la cause qui lui chante. Chacun enfourche son fidèle destrier pour aller pourfendre, d’une plume assassine, les fourbes ennemis qu’il s’est inventés. En écriture, la liberté est maîtresse. Certes. Seulement voilà. Pas toujours. C’est plutôt que chacun est libre de s’affirmer piètre écrivaillon ou littérateur engagé et citoyen. Il y a une hiérarchie. La voie royale, qui mènera loin, la sainte parole qu’il est de bon ton de prêcher. Le genre littérateur humanitaire, triste sire à ses heures, vous apportera un lectorat de choix et le respect de la critique « pessimiste-tête dans le four». Et puis il y a les autres. Les autres, oui, ces piètres petites plumes qui ont l’immense tort de parfois voir un rayon de soleil ici ou là. Ces petits esprits étroits qui osent regarder les beautés du monde et s’en émerveiller, qui osent avoir envie d’être heureux. Être heureux, par les temps qui courent, c’est insultant. On ne cesse de vous l’affirmer, haut et fort, partout, fièrement : être heureux, vouloir être heureux, envisager, seulement de loin, d’être heureux, c’est incompatible avec « le monde tel qu’il va ». Parce que « le monde tel qu’il va », quand on est un être sensible, émotif, talentueux, on ne peut que se désespérer à le regarder. « Le monde tel qu’il va » est maussade comme une campagne présidentielle, pourri comme le compte en banque des politiciens, sanglant comme la Syrie. Voilà. Le monde n’est que cela. C’est sûr, avec un monde noir-gris-rouge, difficile d’être optimiste. C’est de l’inconscience. De la naïveté. Une légèreté insoutenable ( !). Qualificatifs ne correspondant pas à l’image du littérateur sensible et concerné par le monde qui sied à tout bon écrivain.

« Pour que le désespoir même se vende, il ne reste qu’à en trouver la formule. Tout est prêt. Les capitaux, la publicité, la clientèle. Qui donc inventera le désespoir ? » Léo Ferré, Préface, 1973.

Alors quoi ? Le désespoir a finalement trouvé sa formule ?  Il est commercialisable ? Il se vend bien ?

Aujourd’hui, le désespoir, c’est vendeur. Le style « poète maudit », c’est séduisant. « No futur » garantit à tout bon littérateur un lectorat fidèle avide de tristesse. Ce n’est plus un état d’esprit, un mal-être passager dont on souffre et dont on voudrait bien, de temps en temps, se débarrasser, histoire de moins voir noir. Aujourd’hui, le style « poète maudit », c’est une posture, un argument de vente, un statut social. Le désespoir s’affiche en profil sur Facebook. Le désespoir se colle sur les couvertures, juste à côté de l’étiquette du prix. Souvent aujourd’hui, le désespoir est une imposture.

Je ne veux pas être de ceux-là, ceux qui vous collent sous le nez un soldat ensanglanté dès votre premier sourire, ceux qui vous écrasent avec la misère à deux pas de chez nous, ceux qui vous musèlent avec l’esclavage, le harcèlement, la violence sexuelle, les tsunamis, les mines anti-personnel, aussitôt que vous ouvrez les yeux. Je ne suis pas non plus aveugle et inconsciente. Je sais. La douleur au plus profond de sa chair, la violence gratuite parce qu’on a commis le crime de naître une femme, l’effroi des prisonniers dans de sombres caves oubliées, l’épouvante dans le regard des enfants quand les bombes explosent, le dénuement juste devant nos portes, je n’oublie pas.

Justement. Au nom de toutes ces peurs, au nom de cette douleur qui n’en finit pas d’obscurcir les nuits, au nom de ces souffrances sans nom, je ne veux pas être triste. Je veux espérer, me raccrocher à tout, à chaque main tendue, à chaque initiative pour repousser un peu les nuages. Au nom de tous ceux qui souffrent, moi qui vis dans le confort rassurant d’une petite démocratie occidentale, je me dois de porter un peu de lumière sur ce monde qui a déjà son lot de cauchemars. Ce n’est plus le moment d’être triste. Retroussons-nous les manches et redonnons à la vie ses couleurs.

Qu’on ne s’y trompe pas. Je ne prône pas une littérature rose bonbon où tout va bien, je ne souhaite pas le règne de bisounours de papier. Je souhaite juste que chacun puisse écrire ce qu’il veut, sans cette censure moderne de bien-pensants. Je souhaite pouvoir écrire le coucher du soleil, mes pas sur le sable, je souhaite pouvoir raconter les yeux de mon bébé qui s’émerveillent devant la danse de mes doigts, tout comme je souhaite dire mes peurs d’enfant encore tapies dans l’ombre. Tout cela s’en être taxée d’idéaliste mielleuse, de naïve aveugle aux malheurs du monde, d’innocente imbécile. Librement. Enfin.

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03 février 2012

La petite fée des rêves

Il était une fois un petit garçon qui n’arrivait pas à s’endormir. Chaque soir, c’était la même chose : quand la nuit tombait, il avait peur de cette obscurité, il avait peur de se retrouver seul dans son lit, peur de se séparer de tous ceux qu’il aimait… Chaque soir, il lui fallait dire au revoir, pour toute la nuit, à sa maman, à son papa, à ses doudous… Et personne ne restait avec lui pour l’aider à surmonter ce moment… Alors chaque soir, inlassablement, il réclamait l’aide des fées. Chaque soir, il envoyait une petite prière aux fées pour qu’elles viennent l’aider à se sentir moins seul et pour qu’elles l’aident à s’endormir. Mais jamais, jamais, les fées n’étaient venues. Elles lui répondaient toujours du même ton désinvolte : « Pfff ! De l’aide pour dormir ? Mais personne n’a jamais eu besoin d’aide pour dormir ! Nous valons mieux que ça ! Quand tu auras vraiment besoin de quelque chose de précieux, alors nous nous déplacerons, mais pas avant ! ». Et le pauvre petit garçon restait seul dans son lit, avec sa peur et sa tristesse, appelant chaque soir les fées un peu plus fort…

Très loin de là, à l’autre bout de ce monde, vivait une toute petite fée de rien du tout, une petite fée minuscule, presque invisible, aux ailes légères et fragiles. Cette petite fée attendait chaque jour que quelqu’un lui confie une mission. Aussitôt qu’elle entendait un appel, elle se précipitait, elle bravait tous les dangers, et bien souvent, elle était la première arrivée. Mais quand on la voyait –si toutefois on la voyait –on se mettait à rire, on haussait les épaules, on la chassait d’un revers de la main. « Mais qu’est-ce que c’est que cet insecte qu’on m’envoie ? C’est d’une fée dont j’ai besoin, pas d’un moustique ! Non, non, petite fée de rien du tout, reviens quand tu seras plus grande ! Pour l’instant, tu es bien trop petite pour pouvoir m’aider ! ». Et la pauvre petite fée rentrait seule dans son petit nid, désœuvrée, chaque soir plus triste, chaque soir plus invisible que la veille… Quand donc quelqu’un la prendrait au sérieux ? Quand donc lui confierait-on une mission dont elle pourrait être fière ?

Et voilà qu’un soir, alors qu’elle attendait en rêvassant devant le coucher du soleil, elle crut entendre une petite voix… Elle prêta l’oreille. Oui, oui, c’était bien un appel ! Il venait de très très loin ! C’était miraculeux qu’elle puisse l’entendre, à cette distance ! Elle écouta encore : c’était un petit garçon, seul et triste dans son grand lit, minuscule et perdu devant la nuit noire. Aucune hésitation : elle fit son tout petit baluchon et s’envola séance tenante. Le voyage ne fut pas simple. Pendant toute une nuit et toute une journée, elle vola sans s’arrêter, se méfiant des chauves-souris qui risquaient de la confondre avec un moustique, des hirondelles qui pouvaient la gober en plein vol, et des gouttes d’eau qui, si elle ne se méfiait pas, l’écraseraient au sol. Enfin, le lendemain soir, elle arriva devant une petite maison bien mise, avec un petit jardin bien tenu, des rosiers et des géraniums. Elle voleta jusqu’à la fenêtre du petit garçon, se glissa dans sa chambre en se faufilant par une petite ouverture entre les volets, et s’approcha de lui tout doucement, alors qu’il était allongé, les yeux grand ouverts dans l’obscurité, comme deux étoiles obstinées. Elle se blottit contre son oreille et murmura : « Petit garçon, je suis là ! ».

 Après tant de nuits passées à appeler en vain les fées, le petit garçon n’en crut pas ses oreilles. Etait-ce possible ? Enfin, quelqu’un l’avait entendu, quelqu’un qui n’était pas venu pour se moquer de lui, quelqu’un qui allait pouvoir briser le silence de la nuit… La petite fée s’installa au creux de l’oreille du petit garçon et lui expliqua qu’elle venait de très loin, que c’était pour ça qu’elle avait mis longtemps, mais qu’elle le comprenait, qu’elle allait l’aider, le prendre par la main pour traverser l’obscurité, qu’avec elle, il n’aurait plus peur, qu’il ne serait plus seul. Elle lui  parla de son lointain pays, de son petit nid de fée où elle aussi, elle connaissait la solitude, elle lui parla de son voyage, des hirondelles et des chauves-souris, des gouttes d’eau dangereuses et des flocons de neige dans lesquels elle pouvait se cacher toute entière. Puis elle lui raconta la nuit : les étoiles lumineuses une à une éclairant le ciel, la lune énorme qui faisait des clins d’œil aux insomniaques, les chats graciles et souples qui vagabondaient sur les toits, transformant la ville en un terrain de jeu rien que pour eux, les chouettes sur les ailes desquelles on pouvait voyager longtemps, pourvu qu’on ne les dérange pas en leur tirant les plumes… Elle lui raconta la nuit tellement bien, il la devina si pleine de créatures mystérieuses et amicales, qu’il n’eut plus peur. Et chaque soir, quand le soleil se couchait, le petit garçon s’installait dans son lit en attendant avec impatience que son amie la petite fée des rêves vienne le retrouver, se blottir au creux de son oreille et l’emporter vers mille et un songes...

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Enfant

D’abord, on a des certitudes… On affirme haut et fort, que non, ce n’est pas pour nous, les enfants, que jamais, au grand jamais, on ne s’est imaginé parent, que la seule pensée qu’un petit être puisse vous appeler « maman », ça vous fait trembler d’effroi. On l’affirme tellement fort, tellement à tout le monde, même à ceux qui, au fond, s’en fichent un peu, qu’on n’ait pas envie de procréer, que ça paraît louche. Mais on est sûr de soi –pour une fois.

Quand on va au supermarché, les petits dans les chariots qui gazouillent devant les jouets, ça nous donne la chair de poule. Pendant les vacances, à la mer, les petits qui construisent des châteaux improbables pendant que les parents attendent derrière, la serviette dans une main, l’appareil photo dans l’autre, ça nous glace le sang. En voiture, les farandoles des sièges-auto et des autocollants « bébé à bord », ça nous donne la migraine. A Noël, on garde sa maison tristement sans décor, sobre et sombre, froide comme l’hiver, et on s’enorgueillit de cette tristesse pendant que chez les autres, les sapins poussent comme dans une plantation forestière et les décorations flamboient. A 16h30, quand on passe devant une école, quand vraiment on n’a pas pu faire autrement, on détourne la tête. Enfant, ça raisonne : nuit bousculée, intimité enterrée, silhouette détériorée, temps libre envolé.

Quand arrive l’âge où le ventre des copines s’arrondit, on boude. On se sent abandonnée, on se réfugie derrière des raisons profondes et psychologiques liées à la petite enfance, on est agacée quand elles nous parlent de la poussette fraichement achetée et des nausées nocturnes. On envisage même de se fâcher, pour toujours, pour avoir la paix, enfin, pour vivre tranquille avec nos certitudes infanticides. Et puis bon, quand même, ce sont nos copines, alors on va les voir à la maternité, on prend même des photos, pas trop mal, pour voir qu’on est dégoûtée.

On découvre toute une littérature anti-enfant et on la parcourt avec délectation. On joue les écolos convaincus, ben oui, on est déjà bien assez nombreux sur cette terre, on ne va pas en rajouter, on a le sens du sacrifice, on est citoyen du monde, on est écolo-responsable, au moins si le monde explose, on aura fait un effort pour l’empêcher ! On joue un peu aussi les désespérés, rien de beau à voir dans ce monde, rien à partager, quel monde offrir à nos enfants ? A quoi bon donner la vie, pour montrer toute cette misère, cette piètre humanité, ces injustices crasses et ces sociétés corrompues ?

Quelque chose sonne faux en nous…

D’abord il y a tout ça, et puis il y a cette peur tapie dans l’ombre, cette tentative désespérée de rester accrochée à l’enfance, à l’innocence, à l’irresponsabilité, à la jeunesse. Parce qu’on croit qu’on est jeune tant qu’on peut faire la grasse mat’ les dimanches, tant qu’on ne pense qu’au prochain livre qu’on va lire, tant qu’on rêve de devenir un héros. Il y a tout ça, et puis il y a cette petite fille blessée qui regarde en pleurant sa mère, qui voudrait juste un peu d’amour, un regard tendre, une main tendue pour une caresse. Cette petite fille blessée qui ne s’est jamais bien consolée, parce que sa mère aimait une fille idéale qu’elle n’a jamais été. Cette petite fille blessée qui pleure d’avoir dû consoler le chagrin d’une autre, d’une grande, de cette maman qui n’allait pas bien…

D’abord il y a tout ça.

Et puis voilà… On va jouer toute sa vie à consoler une petite fille cachée ? On va faire semblant toute sa vie de trouver que la vie ne vaut pas la peine ? On va s’encrasser dans nos inquiétudes, devenir poussiéreuse et triste à force de faire semblant de croire à des choses qui ne nous convainquent pas vraiment ?

Et puis il y a la vie, et puis il y a l’amour.

Il y a ce soleil qui nous brûle les yeux, et ces montagnes, et ces océans, que toute notre vie ne suffira pas à découvrir. Il y a cette pluie fine qui fait ressembler les villes à un décor de films. Il y a ces orages des soirs d’été, ces éclairs qui zèbrent le ciel. Il y a cette neige qui efface les couleurs du monde, il y a ces feuilles sèches, à l’automne, qui crissent sous les pas. Il y a ces oiseaux qu’on ne voit pas et qui charment nos oreilles, il y a ceux qu’on voit et qui nous éblouissent. Il y a la fourrure des chats, la crinière des chevaux, la truffe humide des chiens… Il y a le parfum des épices et le goût du chocolat chaud… Il y a cette vie à partager.

Il y a l’amour, il y a sa main dans la mienne, qui n’a pas faibli depuis le début, il y a la foi qu’il a en moi, son épaule pour m’y blottir et ses doigts forts qui me retiennent. Il y a son rire qui répond au mien, sa voix au téléphone qui me fait sourire, il y a ce qu’il a su me donner et ce goût du bonheur qu’on aime partager.

Alors voilà, il y a tout ça.

J’ai eu 30 ans, j’ai eu un enfant. Je lui fais cadeau de ce monde de toutes les couleurs, et si tout n’est pas beau au premier regard, c’est parce qu’il faut être curieux et aller chercher ailleurs.

J’ai eu un enfant, nous nous sommes choisis, et quand on a posé son petit corps fragile contre le mien, tout le désespoir du monde s’est éteint en silence. Quand sa main minuscule a serré mon doigt, toute la tristesse du monde est partie en courant. Quand son regard hésitant s’est perdu dans mes yeux, toutes les certitudes désabusées du monde se sont évanouies.

 

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16 décembre 2011

Le rêve d'un arbre

Bientôt, une nouvelle année commencera. L'hiver, puis le printemps...Noirmoutier 2010 214 Les promeneurs retrouveront le chemin de la forêt, les paniers de pique-nique vont venir se poser sous mon ombre, la lumière chaude du soleil va briller plus longtemps et illuminer le sous-bois…

Encore une année s’est écoulée…

Depuis combien de temps suis-je là, à regarder passer les saisons, à voir filer les modes qui m’amènent des promeneurs tantôt en sandales, tantôt en épaisses chaussures de randonnée ?

Maintenant, les enfants qui venaient jouer sous mes branches ont grandi, ils ne bâtissent plus de cabane sous ma protection…Maintenant ils ont eux-mêmes des enfants…

Il me semble que je les ai accompagnés tout au long de leurs vies. Leurs mères venaient les allonger sous mon ombre, blottis dans de chaudes couvertures. Certains se sont tenus contre moi pour apprendre à marcher, et je me souviens de leurs pas vacillants, de leurs petites mains cramponnées à mon écorce…

Plus tard, ils entrelaçaient mes aiguilles, hissant d’improbables écharpes…A l’âge où l’audace est sans borne, ils entreprenaient de m’escalader, pensant peut-être atteindre les nuages, mais n’y parvenant jamais. Puis ils devenaient bâtisseurs, regroupaient des feuillages et les liaient à mes branches pour se construire des maisonnettes capables d’abriter leurs rêves. Je jouais avec eux, me faisant, tour à tour, mât glorieux d’un bateau pirate, sommet escarpé de la plus haute montagne, unique jambe d’un géant difforme qu’ils devaient combattre, forteresse luttant contre les assauts des envahisseurs…Notre imagination était sans limite, et tandis qu’ils racontaient une histoire, je faisais grincer mes branches ou murmurer mes aiguilles.

Les années passaient et un jour, sans crier gare, ils venaient me présenter une beauté aux cheveux longs, un bouquet de fleurs à la main. Ils grimpaient dans la cabane devenue minuscule, et j’enveloppais leur étreinte d’un silence protecteur ;

                Aujourd’hui, ils reviennent, ils apprennent à leurs enfants à construire des cabanes et ils leur expliquent qu’il ne faut pas grimper trop haut, que c’est dangereux. Eux qui autrefois ne connaissaient que cette inextinguible soif de grimper sur la branche au-dessus !

Combien de générations sont ainsi passées sous mon ombre ? Combien d’hommes se sont arrêtés, depuis le jour où, minuscule branche, je suis sorti de terre, plus fragile et vulnérable qu’une pâquerette ?

Mais aujourd’hui, je me sens un peu vieux. Je me suis lassé de porter ces rêves. Et moi ? Qui donc se soucie de mes rêves ? Moi qui ne suis qu’un pin au milieu d’une petite forêt, qui donc se soucie de moi ? Et tous ces gens que je vois passer, que me disent-ils du monde, de ce qu’il y a, ailleurs ? Il ne m’en parvient que des échos déformés par leurs lointains fantasmes…

                Peut-être cette vie d’autrefois aurait pu continuer à me satisfaire…Peut-être, si…

Sans cet oiseau…Ce qu’il m’a révélé me bouleverse encore…

C’est ça, le problème des hommes…Ils passent et ne me racontent que leurs histoires d’êtres humains. Ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, ces humains pourtant pourvus de jambes. La nature leur a donné le don de se déplacer à la surface de la terre…A moi, enraciné au plus profond du sol, elle a donné le don de regarder au loin…

                Jusqu’à ce jour où l’oiseau est venu, je ne regardais  pas si loin…Je me contentais de peu…A part les Hommes, j’avais bien d’autres visites : des fourmis besogneuses gravissaient mon écorce, me parlaient d’hiver prochain et de réserves à faire, du temps qui serait de l’argent et de l’été qui ne serait pas fait pour danser…Je les ai toujours trouvées trop raisonnables, ces fourmis…Empêtrées dans des réalités économiques à ras de terre…Ce que j’aimais, chez les fourmis, c’était leur forteresse ambitieuse formant des petits dômes dans les sous-bois !

Je voyais aussi quelques écureuils insouciants venus folâtrer au-delà des noisetiers, jouant comme des enfants, à celui qui irait le plus haut, m’offrant un spectacle époustouflant de voltigeurs sensationnels. Ils ne me racontaient pas grand-chose, les écureuils…

La forêt de noisetiers n’est pas bien loin, et les soirs de grand vent, nous échangions quelques nouvelles. Les écureuils n’avaient pas besoin de parler : leur vue me ravissait, c’était déjà beaucoup.

Je voyais encore d’autres animaux gourmands, repartant les lèvres pleines de sucre, des animaux peureux venant se tapir au creux de mes branches…

Mais des oiseaux comme celui qui est venu ce jour-là, je n’en avais jamais vu, de toute mon existence d’arbre. Je n’étais pas sur son chemin habituel, une bourrasque imprévue l’avait détourné, et une curiosité nouvelle l’avait saisi. C’est vers moi qu’il s’arrêta. Sur la cime fière et solide de mon tronc. C’est moi qu’il choisit parmi tous les autres arbres de la forêt. La puissance de mes branches le réconforta. Je l’avais vu venir de loin, cet oiseau magnifique, planant comme un seigneur au milieu des nuages. J’avais deviné, au loin, comme un point minuscule au milieu de l’océan, puis j’avais vu se rapprocher sa longue silhouette aérienne. Au fur et à mesure qu’il venait à moi, j’avais vu se dessiner sur l’horizon son bec orange, ses grandes ailes déployées, tout son corps épousant l’air, s’y glissant, s’y fondant pour ne plus faire qu’un…

Il m’a tout de suite fait envie. Comme un appel. Je me suis redressé, je me suis fait accueillant et solide. Quelle fierté quand il est venu jusqu’à moi !

Toute la nuit, il m’a parlé. Je me suis laissé bercer par les rêves qu’il portait  sur ses plumes, par le parfum d’immensité qui l’accompagnait. Il m’a raconté qu’ailleurs, loin, très loin, bien plus loin que mon regard ne pouvait porter, existait un pays où tout n’est que forêt. Où chaque arbre abrite un monde entre ses branches. Où chaque parcelle de terre porte un foisonnement de vie, où tout n’est qu’un inoubliable festival de couleurs et de lumière…Où les arbres sont bien plus hauts qu’ici, plus forts, plus solides. Où le vent, soufflant entre les aiguilles, entonne une inoubliable mélodie, un hymne à la liberté et à la vie…

Il m’a raconté que celui qui entendait cet hymne changeait à jamais de regard, qu’un peu du bleu du ciel descendait dans ses yeux. C’est un pays sans frontière, sans limites, sans barrière…Aussi loin que porte le regard, ce n’est toujours que splendeur, émerveillement…

Il m’a raconté ces journées de plusieurs semaines, où le soleil ne se couche jamais tout à fait, où sa lumière donne des teintes fauves au paysage. Il m’a raconté ces sous-bois enflammés de mille couleurs, ces baies écarlates et ces buissons pourpres. Il m’a raconté encore ces canopées chantantes, s’élançant à la conquête des nuages et les frôlant presque, ces campagnols jaillissant parmi les myrtilles, ces hermines à la douce fourrure, ces oiseaux rieurs…

Toute la nuit, sa voix vibrait et m’ensorcelait. Je croyais voir, au loin, ces forêts sans fin que je n’aurais jamais imaginées et ces cieux flamboyants embrasant l’horizon.

                Au matin, tout s’est arrêté. Il m’a laissé là, livide et rêveur, et il est reparti pour son long voyage, retrouvant ses compagnons. Plus jamais rien ne fut pareil. C’est là que j’ai commencé à me désintéresser des hommes. D’abord, j’ai voulu grandir, pour dépasser les autres arbres, pour que mon regard porte plus loin. C’est ainsi que je suis devenu le pin le plus haut de la forêt. Les enfants m’admiraient davantage, mais ça ne comptait plus…Les oiseaux venaient plus souvent se poser sur moi, mais aucun ne venait de si loin, aucun n’était capable de me parler des immenses forêts du Nord…Je suis resté à attendre, mes rêves alourdissant mes branches…Que c’est long, une vie d’arbre envahie par la peine !

                Comme j’avais grandi, je voyais plus de choses qu’autrefois…J’aperçus les hommes en train de couper des arbres, sur le flanc de la colline voisine. Puis je les vis assembler des poutres en charpente, et construire des maisons. Je vis des arbres partir en fumée dans un incendie ravageur, je compris aussi que l’Homme nous brûlait pour adoucir la rigueur de l’hiver, se pelotonnant auprès de sa cheminée. Ce qui m’intrigua davantage, ce fut lorsque je vis des arbres, empilés sur une lourde remorque, partir au loin…Je ne comprenais pas où. Et il ne fallait pas compter sur ma taille. J’étais peut-être devenu le plus haut pin de la forêt, mais mon territoire d’observation restait limité…Je dus m’en remettre aux oiseaux. Ils firent leur travail d’observateurs et de messagers avec un zèle sans limite. Ils suivirent les convois jusqu’à leur terme, ils restèrent sur place pour comprendre, puis ils revinrent m’expliquer…Comme j’aurais aimé pouvoir troquer ma silhouette massive contre leurs corps effilés, mes branches lourdes d’aiguilles contre leurs plumes, mes profondes racines contre leurs pattes menues ! Quelle chance ils avaient, eux si petits, de pouvoir aller si loin !

                À leur retour, ils me racontèrent que là-bas, au-delà des collines et des montagnes, s’étendait une immense plaine d’eau, infinie et bleue. Comme je ne comprenais pas bien, ils me dirent que c’était comme un lac de chez nous, mais immense, tellement immense qu’on ne pouvait voir la fin. Cela s’appelait l’océan. Le vent prenait son élan à la surface de l’eau, s’enlaçait avec elle et de cette étreinte naissaient de gigantesques rouleaux bruyants. L’homme avait trouvé le moyen de marcher sur cette eau : c’est pour cela qu’il lui fallait des arbres. Pour construire des bateaux et partir sur l’océan.

                J’écoutais les histoires, et je pensais aux grandes forêts du Nord…Plus j’y pensais, et plus il me semblait m’enraciner profondément, sentinelle immuable de cette forêt…

Maintenant, les années ont passé, je suis un vieil arbre…Je pense à ma fin…Quelle fin serait digne d’un vieil arbre rêveur ?

Je ne veux pas servir à construire des meubles ou des maisons. Je suis déjà resté trop longtemps immobile, je voudrais m’éloigner, et ne pas être noyé dans le béton. Servir à construire un bateau ? Mais si je reste tapi dans la cale, à quoi bon ? Je ne verrai rien…Si encore je sers à construire un mât puissant, et que je pars à l’assaut de l’immensité, à la rencontre des vagues, pourquoi pas…Mais rien ne me dit que j’atteindrai un jour les grandes forêts du Nord !

Non. Ce que je voudrais, vraiment, c’est partir en fumée…Me consumer dans un embrasement rougeoyant, crépiter intensément, et laisser filer mon âme haut dans le ciel…

Devenu plus léger encore qu’un oiseau, je m’envolerai alors vers ces grandes forêts du Nord, je me blottirai au creux des épicéas, je me promènerai parmi les myrtilles…Et je raconterai partout mon histoire, aux campagnols, aux renards, aux hermines, aux rennes et aux oiseaux, pour qu’ils aillent porter l’espoir dans le cœur des rêveurs et des impatients…

 

 

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